Tout d'abord, on le découvre en croisant d'autres cyclos, il y a plusieurs "écoles" de cyclotouristes.
Complètement à part, on trouve les Hollandais. Eux débarquent à 50, avec du bon matos, et une logistique version tour de France: un ou plusieurs campings-cars les devancent ou les suivent, prennent les bagages, préparent le repas du midi, réservent l'hôtel, et le cyclo n'a plus qu'a rouler, rouler, rouler. En croisant des cyclistes comme ça, j'étais descendu de vélo comme il est d'usage quand on croise des confrères, histoire de se saluer et se taper une pètite causette. Je m'étais pris un vent: personne ne s'était arrêté. Bon, clairement, ça peut être sympa de rouler comme ça avec ses potes, mais ce n'est pas exactement l'aventure et l'esprit de découverte. Jean-Christophe, le Belge, m'a raconté qu'il s'était incrusté une journée avec un groupe de Hollandais, au Chili: il avait mis ses sacoches dans le camping-car, et c'est parti, à bloc! un des Hollandais, lui avait confié, mi-blague mi-fond de vérité, que parfois il ne savait même pas dans quel pays il se trouvait.
Sinon, dans la hiérachie des cyclistes, il y a une grande opposition entre l'approche francophone (français, belges...) et l'approche germanique (Allemands, Suisses...).
Le Germanique, c'est l'approche scientifique du voyage. Le Germanique a le meilleur matos du monde et l'entretient avec une certaine forme d'amour. Après trois ans de voyage, tout semble comme neuf: les sacoches, le vélo, la tente, les fringues, le bonhomme. Le Germanique déteste les surprises: tout doit être prévu, calculé, mesuré. Rationnalisé. Lorsque le Germanique se lève le matin, il sait combien d'heures il va rouler, où il va s'arrêter, à quel ruisseau il va trouver de l'eau. Mais comment fait-il? c'est que le Germanique fonctionne comme un réseau de fourmis. Il voyage avec son GPS, et enregistre et écrit toutes les données. Ensuite, il les transmet par internet aux autres Germaniques, ou les publie. C'est ainsi qu'il existe un road-book sur la Bolivie, un autre sur le Chili... spécialement pour les cyclos. Ces livres semblent évidemment n'exister qu'en Allemand. C'est une mine d'infos sans pareille: profil altimétrique de la route km par km, points d'eau, endroits où l'on peut trouver à acheter à manger, endroits où il est possible de planter la tente, nature de la piste, tessiture du caillou sur lequel on va rouler, vents dominants, pression atmosphérique... Quand on croise un Allemand sur la route, en général, il vous demande toutes sortes d'infos sur la route, que vous avez évidemment oubliées. Puis il commence à vous donner les siennes: "au km43.5 tu trouves un ruisseau... peu après tu peux camper... attends j'ai ça quelque part..." et là, il commence à déplier une carte routière, puis une seconde où il n'y a pas tout à fait les mêmes infos, puis le lonely planet, puis son road-book de 500 pages, puis son GPS et son altimètre. Il a déjà déballé l'équivalent d'une sacoche pour vous abreuver d'infos. Pius et Stefen , les Suisses avec qui j'ai roulé au Pérou et en Argentine, s'étonnaient que je délaisse ces informations. Eux, au contraire, voulaient les améliorer, car rien de pire que ces profils altimétriques imprécis: "regarde, ce col, il n'est pas régulier, il y a des petites descentes de 20 mètres de dénivelée qui sont pas prévues dans nos horaires, et du coup on est en retard sur ce qu'on a prévu... alors on veut enregistrer toutes ces données et les envoyer pour qu'ils affinent ça !" Par ailleurs, le Germanique roule comme un robot. Même fréquence de pédalage, même intensité d'effort du matin au soir, la gestion parfaite. Et, dans ses sacoches, juste ce qu'il faut d'eau et de bouffe pour tenir jusqu'au prochaiun ravito. Et, sous le soleil, toutes les heures exactement, pas 50 mn, pas 1h10, une couche de crème solaire. Dans ces conditions, le Germanique peut évidemment voyager en vélo jusqu'à la fin des temps sans s'user...
En-dessous dans la hiérarchie, il y a les anglo-saxons. Mème matos, et ils voyagent en général léger, ils font la chasse au poids. Par contre, avec eux, la rationnalité germanique se lézarde un peu. Les néo-zélandaises roulent avec du zinc sur les joues, cette espèce de peinture de guerre qui finit par couler et coller au soleil. Les californiens avec qui j'ai un peu roulé pédalaient en jean, ça fait pus cool. Et tous les matins, invariablement, ils partaient à bloc parce que "nous on est les meilleurs", avant de devoir faire une grosse pause au bout de 3/4 d'heures, de repartir un peu moins vite et de finir tôt dans l'après- midi sur les rotules en s'avisant que, aujourd'hui, ils sont un peu fatigués. Résultat, 100 km en 4h, mais ça leur a pris la journée (petite parenthèse quasi-politique: il semblerait, pour avoir vu des américains se comporter de la même façon en rando, que le culte de la compétition, lorsqu'il est à ce point ancré au fond de soi, nuit à la performance).
Et puis, bien en-dessous, il y a le francophone. Le francophone, c'est l'approche romantique du voyage. Lui, lorsqu'il part le matin, il ne sait pas à quoi va ressembler sa journée, si ça monte, si ça descend, si les points marqués sur sa mauvaise carte sont un village, une ville ou une de ces blagues de cartographe, et le soir, il termine au hasard, soit dans un fourré soit dans une ville. Du coup, il voyage bien lourd, avec le maximum de bouffe et d'eau pour pallier aux incertitudes de son destin. Le vélo couine, grince dans tous les sens, et, à l'image du premier cyclo que j'ai croisé surles routes, un français sur la route depuis 3 ans, la vie dans les fourrés au milieu des moustiques finit par user un peu le bonhomme. Pour ne rien arranger, non-seulement il prend une bière le soir, ça le Germanique peut le comprendre, mais en plus il lui arrive d'accepter un verre dans sa journée de vélo, et éventuellement il fume, ce qui est un sacrilège à la rationnalité germanique. Quant à la crème solaire, le français ne connait pas. Par contre, il met de la biafine sur les brûlures. Bref, le Français fait le fier, mais il finit quand même par avoir mauvaise mine par rapport à son homologue d'outre-rhin.
Et puis, il y a, encore en-dessous, le cyclo argentin. Alors lui, il se drogue, sinon c'est pas possible. Comme l'un me disait, "j'aime bien les français, en général ils nous ressemblent". L'Argentin roule torse-nu au soleil, la peau rougie et partant en lambeaux, mais il s'en fout. Ses sacoches sont trop petites, alors il fait une boule de ses fringues, posées sur le porte-bagage avant, avec une manche de pull qui frotte sur la roue, mais c'est pas grave. Derrière, des affaires sont réunies dans un sac de super-marché, ça tient avec des tendeurs. Il n'a plus de compteur, a-t-il seulement une carte? Boaf, il a la direction du soleil, c'est l'essentiel.
Il y a aussi pas mal de cyclos japonais paraît-il, mais pour moi, c'est comme le dahu, jamais vu.
SINON, j'espère que ce blog vous aura donné envie de voyager. Allons, un peu de prosélytisme.
Pour voyager en vélo, il n'y a vraiment pas besoin de s'appeler Armstrong. Certains se diront: "oui, mais c'est Florent, il est sportif, il est costaud, tout ça (c'est vrai c'est vrai, merci). Mais chacun son allure. J'y suis allé un peu fast and furious pendant ce voyage, il n'est pas sûr que si je repars un jour, j'aille aussi vite. Le but est de prendre son temps, de toutes façons! La preuve par le blog que le voyage en vélo c'est pour tout le monde:
On trouve des filles (tapez "velandeuses" dans google, vous tomberez sur deux françaises qui voyagent en vélo en ce moment, elles ont quand même traversé le Lipez en vélo)
On trouve des plus vieux ("pedalerausudcestlamerique" dans google)
On m'a parlé aussi d'un anglais de 120 kg au départ, croisé en Iran: il ne faisait déjà plus que 100 kg, mais bon, pas besoin d'Être sportif qau départ, on le devient en roulant
Si vous vous dites "ouais, mais moi je suis trop musclé", alors allez voir Mike sur "www.mikeonbike.de".
Ledit Mike, par exemple, croisé au nord du Pérou, vient seulement d'arriver à La PAz. Il prend son temps! Le vélo n'est qu'un moyen après vous pouvez décider d'emmener votre canne à pêche pour occuper vos après-midi, ou les oeuvres intégrales de Kant en version allemande.
Beaucoup voyagent en couple, mais par ailleurs, certains partent sans leur copine sans que cela ne semble poser trop de problème, même si une petite amie est un truc qui a besoin d'énormément d'affection. La preuve avec Pius et Stefen (www.panamerica.ch), qui ont chacun laissé leur copine pour un voyage de 2 ans et vont bientôt les retrouver, tout semble s'être bien passé.
Quant au pognon, ce n'est pas vraiment un problème, sorti du billet d'avion, et si vous ne cassez rien (suivez mon regard). L'on croise des gens partis 2 ans, 3 ans, qui reviennent certes sans sous, mais qui étaient également partis avecpeu. Etudiants, intérimaires, ceux qui travaillent en route comme serveur pour se refaire deux trois sous... Bon, il y a certes, ce médecins hollandais qui remarquait: "avec un mois de salaire, je peux voyager deux ou trois ans en Asie". Bref, un pètit trip frugal, loin de la société de consommation, et "la Crise" devient soudainement une notion extrêmement relative. Echangez votre scénic pour votre logan, et voici vos finances de voyage pour un an!
Pour le matos, Pawel et Magda, polonais, roulaient avec des VTC de supermarché. Ils ont fait le tour du monde avec, traversé le Lipez... Bon, ils descendaient jamais sur piste au-dessude 20 `l'heure. Le plus important, plus que la qualité du matos, c'est de le ménager (re-suivez mon regard). MAis bon, je crois qu'il y a un facteur chance. A moins d'Être allemand, vous n'échapperez pas aux galères. Mais les bonnes galères font aussi les bons souvenirs, "pourvu qu'on en revienne".
Pour ma part, j'ai un peu le regret de m'être fixé absolument une destinatino finale au voyage. A partir de cela, on finit par avoir l'obsession du kilomètre et ont envient à écourter des rencontres potentielles, ou à sacrifier des beaux coins. Si ce voyage m'a appris quelque chose pour le prochain, c'est qu'il ne faut surtout pas avoir d'objectif et se laisser bercer par le cours de l'imprévu. Pédaler juste quand il n'y a rien d'autre à faire. Pédaler est le prétexte et non la priorité.
Et, je le jure, il n'y a vraiment pas mieux pour faire des rencontres que de débouler sur un vélo avec la mine fatiguée et crasseuse. Les backpackers qui partent au Pérou avec leur plus beau jean et leurs plus grosses lunettes de soleil se mettent le doigt dans l'oeil. En France, sur mon vélo, à débarquer dans une ville un samedi soir, j'ai peut-être l'air d'un idiot et on risque un peu de se foutre de moi: pas ailleurs. L'étranger, lorsqu'il a l'air vraiment étranger, attire la curiosité plus que le sarcasme. (et le backpacker avec son beau jean attire, lui, l'avidité, ce qui est un peu différent).
Bon, j'ai pourtant pas forcément un grand talent pour faire des rencontres. Mais j'ai un peu appris en voyant faire Mike l'Allemand athlétique, ou Jean-Christophe le Belge, de véritables orfèvres en la matière. Oubliez la fast-com occidentale, par ici pour causer il faut PRENDRE SON TEMPS.
Enfin, un mot sur la fraternité cycliste. Un cyclo croisé sur la route devient souvent rapidement un bon pote, pas forcément une relation durable mais en tous cas c'est un peu plus haut en intensité que l'ami de facebook. C'est que le cycliste est généralement sympa, intéressant et a plein de choses à raconter sur son voyage, mais aussi sur d'où il vient (le cycliste est souvent un contestataire). J'ai l'impression d'avoir un peu fait mon tour du monde grÂce aux uns et aux autres. Je reviens avec l'envie d'aller en Iran, en Syrie, à Dubaï et en Colombie, loin de tous les topos touristiques qu'on nous sert à longueur de temps. Un endroit touristique, ce n'est pas forcément l'endroit le plus enchanteur. C'est avant tout un espace avec des bons moyens de transport pour ammener le flux touristique, des structures hôtellières pour pouvoirles entasser, et pourle reste, il peut parfois suffir d'un endroit carte-postale pour "vendre" la place. Résultat, tout le monde va à El Calafate, mais personne ne va sur la Carretera Australe. Tout le monde va sur les rives du lac Titicaca, mais personne ne va dans les montagnes péruviennes. Les interstices entre A et B sont souvent aussi enchanteurs que A et B. Il est extrÊmement agréable de voyager en tracant des lignes, plutôt que de se contenter d'enchaîner les points.
Enfin, donc, pour projeter en vélo, choisissez la partie du monde qui vous fait rÊver et qui convient à votre force physique. Le terrain de jeu est immense: Norvêge, Islande, Irlande, Balkans, route de la soie, Afrique... Vous n'êtes pas obligé de faire comme ce Néo-Zélandais d'origine Polonaise qui fabrique ses vélos, et en a conçu un pour pédaler sur la banquise antartique. Aux dernières nouvelles, il partait essayer sa machine sur les glaciers néo-zélandais...
Vous n'êtes pas obligé de faire non-plus comme Heinz Stucke. Le foot a Zidane, la chanson a Florent PAgny, mais nous aussi, on a notre pape: Heinz Stucke, 500 000 kilomètres au compteur. 46 noëls passés dans 46 pays différents. un nombre incroyable de dialectes parlés couramment... Heinz est parti à l'âge de 20 ans pour un voyage de deux ans. Il est resté quelques mois en Allemagne à son retour avant de repartir pour toujours: 46 ans de voyage, à vivre de la générosité, de la vente de ses photos, avec parfois quelques périodes de vache maigre (genre vivre avec un demi-dollar par jour en Afrique). En 2008 encore, il était au Pérou, avant d'aller dans le Pacifique faire les derniers pays qui manquent à son "palmarès" (des atolls essentiellement). Un rapide aperçu de sa vie sur www.bikechina.com/heinzstucke1z.html
Non, vous n'êtes pas obligés d'en venir là, mais essayez le voyage en vélo, c'est sympa.
Punta Arenas - Ushuaia, la dernière étape de mon voyage, six jours qui, le croirez-vous, furent placés sous le signe du vent.
Le premier jour, je dus réviser mes projets de camper en pleine pampa, et faire un détour de 60 bornes (mais asphalte au lieu de piste) afin de trouver un village et un hypothétique logement. Planter la tente dans ces conditions me paraissait risqué... J'arrive à Villa Tehuelmes après avoir renoncé à tout espoir de conserver une certaine forme de dignité capillaire, et évidemment il n'y a pas de logement. Mais: "sinon tu peux dormir dans la media luna". A la recherche de la media luna et sans savoir ce que c'est, je parviens à trouver deux fillettes dans la rue pour me renseigner. Avec ce type de météo, il n'y a jamais personne dehors, à part les chiens errants et les gosses. Les gosses, qu'il fasse 40 degrés ou-3, ou qu'il pleuve à seaux d'eau, la rue leur appartient! "media Luna! Ah, c'est le rodéo!". Et me voici emmené à une arène pour spectacles de rodéo. Oui, VillaTehuelmes, 100 habitants, n'a pas de terrain de foot (je ne donnerais pas cher de l'équipe qui joue contre le vent), mais a une arène, avec gradins couverts, à l'abri du vent et de la pluie: c'est là, à la belle étoile, que je vais passer mon Noël 2008, une bière à la place de la dinde. Les fillettes s'inquiètent pour moi: "mais si tu passes noël tout seul, c'est parce que tu n'as pas de famille?" euh... non, mais bon... y'a des priorités...
Le lendemain, j'ai enfin droit à l'épisode tant attendu. Après 45 km de bagarre avec le vent de travers, je tourne à 90 degrés, le vent de Sud-Ouest dans le dos, et:c'est parti! 80 km en deux bonnes heures, il y a même eu 10 km, en bord de mer, où j'ai fait 10 bornes sans pédaler, entre 35 et 45 km/h. Vraiment dingue. Je donne juste quelques coups de pédale lorsque le vent "faiblit" et que je me retrouve sous les 40 km/h. C'est ici que quelques cyclistes croisés auparavant m'ont dit avoir fini en stop ou en bus, dans l'autre sens. Je les comprend... Deux Irlandais m'avaient dit ne pas avoir renoncé, mais il y a une journée où ils n'ont fait que 15 bornes: pour moi, 25 minutes sans pédaler...La notion de distance, c'est relatif...
Pour s'arrêter manger, il faut trouver un arrêt de bus, qui, par ici, ressemblent carrément à de petites maisons. Il manque juste une petite cheminée pour se réchauffer, pendant que le vent donne des coups de poing dans la mur. Dans l'après-midi, je prends le ferry (gratuit pour les vélos!)qui permet d'accéder à la terre de feu. J'y croise Christophe, un Français en vélo qui a renoncé à cette partie du voyage, trop dangereux avec le vent de travers, et reprend le vélo pour le sud de la tere de feu. On se donne rendez-vous pour le 31 décembre, il s'engouffre dans son bus sur ces dernières paroles: "par contre si t'as le temps un jour, fais l'Afrique, ça vaut le coup en vélo... Jusqu'au cap de Bonne Espérance..." Et il me laisse un peu perplexe sur ces bonnes paroles. Décidément, entre la route de la soie, l'Australie et l'Afrique, il semble que j'aurai jamais le temps de tout faire.
Au Nord de la terre de feu, je me retrouve avec le vent travers-face, faisant des bonds d'un mètre sur la route asphaltée, avec les camions qui passent à toute vitesse: à chaque fois, je me dis juste: "pourvu qu'il n'y ait personne derrière", car je n'entends rien avec ce vent, et c'est toujours un peu angoissant de se retrouver à zigzaguer sans rien pouvoir faire à part prier pour ne pas se faire écraser. Sur le ferry, les anecdotes entre passagers concernaient essentiellement le vent, genre "avant hier, y'a deux motards qui sont tombés à cause du vent, cers Rio Gallegos". J'ai pas envie de faire partie de la dernière anecdote!
Par ailleurs, depuis Punta Arenas, il n'y a plus grand chose, mais alors au nord de la terre de feu, il n'y a vraiment rien: pas un bout d'arbre, pas un bout de végétation autre que de la mauvaise herbe jaune. Dans ce décor de vide absolu, quelques panneaux routiers sont pliés en deux. Ambiance sympathique! Autant dire que mon cerv eau se ferme complètement, je me colle une étiquette "ne pas déranger" sur le cerveau, et j'essaie de ne pas penser à la pluie froide et horizontale qui me rentre dans l'oreille droite et ressort par l'oreille gauche. Et quand je sors une fringue d'une sacoche, je me rèpéte: "ne lâche pas ta veste!" J'arrive le soir, tard, après 205 km, à Cerro Sombrero, village construit entièrement autour de son puits de pétrole (ou de gaz) et l'on m'indique où je peux dormir: il y a une sorte d'aire de pique-nique près de la rivière, à l'abri du vent et de la pluie, avec des tables. Encore un plan parfait pour ne pas risquer la tente dans le vent! J'y croise des ados qui font leur goûter de Noël, je m'empiffre de sodas et gâteaux et ils me laissent le reste en partant: ben voilà, j'aurai au moins eu mon petit repas de noël!
Le lendemain soir, arrivé à la frontière Chili-Argentine, cette fois, je plante la tente... dans une poussièreuse maison abandonnée, l'ancienne demeure des carabinieros en fait. Je me retrouve au milieu de vieilles déclarations de passage en douane qui volettent autour de la tente. Bravo le service des archives...
Ensuite, conformément à ce qui m'avait été annoncé, le vent baisse en intensité. La partie franchement mauvaise, c'est vraiment cette zone entre Punta Arenas, Rio Gallegos et le nord de la terre de feu. On retrouve d'ailleurs un peu de vie humaine au Sud de la terre de feu, autour de l'axe Rio Grande (60 000 habitants) - Ushuaia (pareil). A Rio Grande, je trouve un club de kayak où il est possible de planter sa tente, avec tout plein de bonnes choses dans les installations du club: une cuisine surchauffée. la télé avec câble, etc... Et en raison de la grêle qui tombe, je me retrouve à poser mon duvet au premier étage, dans la salle de muscu. Sympa! Ce club de kayak organise des trips sympas, ils ont notamment fait il y a quelques temps Buenos Aires - Rio de Janeiro en kayak... C'est fou le nombre de façons qui existent de voyager pour peu qu'on en prenne le temps!!!
Les deux derniers jours se feront avec un vent faiblissant, mais de face, et je finis en devant m'arracher un peu. Le paysage retrouve de son intérêt à l'approche d'Ushuaïa, avec la forêt et les montagnes escarpées de la cordillière de Darwin. Je profite des derniers nandous, guanacos, renards et li`vre de Patagonie qui fuient à mon approche. Les journées depuis Punta Arenas furent monotones, mais l'arrivée sur Ushuaïa est grandiose: on serpente une petite vallée entre des cimes enneigées, et tout d'un coup, la mer, Ushuaïa en contre-bas, et une grande île chilienne aux montagnes enneigées qui fait face à la terre de feu.
Fini!
Bon, je me sens pas "soulagé", je suis un peu triste que ce soit terminé, je me sens un peu vide. J'aurais bien continué, en même temps, la météo un peu galère de cette semaine est une bonne façon de se dire "allez, maintenant, stop!" Et puis, le matos est complètement HS, plus rien ne fonctionne comme il faut. Comme un symbole, le dernier jour, 3 crevaisons... Et puis, il y a ces petits détails qui disent que c'est bon, on peut rentrer. D'abord, peut-être aussi à cause du vent qui rend un peu idiot, au cours de cette dernière semaine, mes pensées commencaient à sérieusement tourner en rond. Aussi, il y a l'odeur de ma tente. Depuis qu'un chat maniaque a pris l'indélicate initiative d'uriner sur ma tente, ma tente est devenu le carrefour olfactif de tous les chats qui passent par là. C'est bien simple, au milieu de toutes ces odeurs félines, je n'arive plus à sentir mes pieds.
Bref, j'ai vraiment l'impression que 6 mois, c'est juste bien. Fallait-il aller jusqu'à Ushuaïa? Cette dernière semaine fut assez insipide. Il est toujours sympathique de terminer sur un symbole. "finir à Ushuaïa", ce n'est pas comme "finir au Sud de l'Argentine". Mais il suffit de réaliser ce symbole pour s'apercevoir de son inconsistance. Je suis à Ushuaïa, certes. Une ville qui a un certain cachet. Malheureusement, la météo est devenue tellement mauvaise hier (les collines environnantes ont été recouvertes de neige cette nuit...) que j'ai ajourné tous mes projets: retrouver Christophe le cyclo dans un camping au Parc naturel de Lapataïa, à 25 km de là, et passer le nouvel an ici, faire quelques randos... Sous la flotte? Bof... Je reste 24h à Ushuaïa et repars aussi sec en bus vers le Nord, à la recherche du beau temps. Avant de visiter Buenos Aires, il me reste une bonne semaine de vélo, si je parviens à retrouver des chambres à air, pour faire des pistes sur la côte Atlantique, apparemment désertées et avec la possibilité d'apercevoir un tas d'animaux marins. Malgré cela, j'ai vraiment l'impression que mon voyage est terminé. Je ne sais pas quelle sera ma motivation pour les 15 jours qui me restent en Argentine, mais si je pouvais rentrer en avion demain, je le ferais: mon voyage est fini, dans ma tête...
Il est souvent de bon ton de tirer un bilan pneumatique à la fin de son voyage, genre "100 00 km et seulement 3 crevaisons". Je ne me hasarderai pas à ce genre de comptes, ça rendrait tous les autres cyclistes jaloux. Disons qu'à partir de 100 j'ai arrêté de compter...
11950 km au compteur, il m'en reste 500 à parcourir sur les pistes atlantiques, si mon vélo le veut bien...
Dans l'idée de trekker dans le massif des torres del paine, la grande interrogation que l'on retrouve sur les forums internets, c'est: "le L ou le W?" le L, c'est el circuito, qui fait le tour du massif. Oui, le L est en fait un O. Le W c'est le bas du L, enfin du O, mais en traçant à l'intérieur deux traits, dans les deux vallées qui s'enfoncent au coeur du massif.
Donc, le L ou le W: pour répondre à la question, le plus simple me semblait donc de combiner les deux, en un trek de 6 jours. Et j'ai ma réponse: le W, sans hésiter. En fait, sur la partie nord du Circuito, il n'y a personne, et à cela, une bonne raison: il n'y a pas grand chose à voir. Le trek commence en pleine pampa, se poursuit dans des zones marécageuses peuplées de moustiques. Les chaussures font splouch splouch dans la boue, les pieds font splouch splouch dans les chaussures (ouh les vilaines Timberland) et le sentier bafouille un peu dans les marais. Au deuxième jour, je me demande ce que je fous là, il pleut, je me suis ennuyé, j'ai mal aux pieds, j'en ai marre des insectes. Ensuite, le sentier s'élève vers le Paso John Gardner, enfin un peu de vraie montagne, ça fait plaisir, car je suis formaté pour marcher ainsi: on monte le matin, on descend l'après-midi. On a eu un objectif, un "point haut". Marcher entre des collines, genre pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle, c'est pas mon truc, il me manque quelque chose.
Depuis le Paso John Gardner, tout d'un coup, c'est le grand spectacle, alors que tombe une fine neige: 800 mètres plus bas, s'étend à perte de vue le Glaciar Grey, dans une immense vallée galciaire. 5 à 10 km de large, il s'étend à l'infini vers des sommmets plus au Nord. Le glaciar Grey est un peu le faux-jumeau du Perito Moreno, sauf que les blocs de glace qui font trempette dans le lac en bout de glacier sont quand même moins épais qu'au Perito Moreno. Mais l'avantage, ici, c'est de pouvoir admirer le glacier sous toutes les coutures, d'en haut, de côté, depuis le lac. Ensuite, le sentier longe de magnifiques lacs, avec vue sur les sommets du massif. Les deux vallées permettrent d'aller au coeur du massif. Pas de chance pour moi: dans la première vallée, le temps est bouché. circulez y'a rien à voir. Au cours de petites éclaircies partielles,Je ressens quand même ce qui fait le "concept" torres del Paine: d'immenses tours rocheuses imposantes, granitiques, mais recouvertes d'un chapeau noir (ce sont des sédiments volcaniques), avec à leur pied des glaciers bien raides. Bon, ça n'a pas la même majesté que le massif du Fitz Roy.
Dans la seconde vallée... je n'ai pas été dans la seconde vallée, qui est pourtant le point d'orgue du parc naturel, là où tout le monde va, là où toutes les photos sont prises. Je déclare forfait, trop mal aux pieds. Je rentre un jour plus tôt, en boîtillant.
Je m'étais acheté des chaussures de rando sur la Carretera Australe, et sur la moquette du magasin, elles paraissaient confortables. Elles sont jolies, en plus. Seulement voilà: la semelle semble avoir été récupérée sur des tongs. J'avais pu constater lors des précédentes randos qu'elles faisaient bien mal aux pieds, mais je pensais que ça irait quand même. Mais le poids du sac (6 jours de pâtes etc...) a décuplé l'absence d'amorti. Résultat: ampoules de partout, écorchures, et vives douleurs osseuses après deux ou trois heures de marche. Tous les jours, je me disais: "ça ira mieux demain, le pied va se faire à la chaussure", mais, en réalité ça allait de pire en pire, jusqu'à l'abandon final. Le pied a perdu son match contre la chaussure. Du coup, je me suis souvent arrêté de bonne heure, ne pouvant plus marcher, et je me suis adonné à une double activité: faire la sieste et dormir. Je sais pas si c'est la douleur pédestre, mais c'est fou comme j'avais besoin de dormir. Me voilà retapé pour aller jusqu'à Ushuaïa sous le très mauvais temps... L'été patagonien ressemble beaucoup à l'hiver normand.
En tous cas, je n'ai absolument pas pu prendre mon pied à cause de cette maudite histoire de chaussures, mais je ne ferai pas mon blasé comme ces deux savoyards qui me disaient que le parc ne méritait pas une visite: c'est quand même bien joli.
Donc, pour ceux qui iraient trekker dans les Torres del Paine, un conseil: le W, d'Ouest en Est pour le faire avec le vent dans le dos (important dans cette région), éventuellement en poussant la première branche du W jusqu'au Paso John Gardner, histoire d'avoir une vue du dessus du glacier mastodonte Grey.
ces photos ont été prises par le couple de polonais, quand je pédalais avec eux, au cours des premiers jours de carretera australe sous un temps que l'on peut qualifier de maussade...
La devise absolue du cycliste, c'est: "avoid the crowds". Accessoirement, il y en a une autre qui dit, dans la mesure du possible, "avoid to pay". C'est pourquoi depuis El Calafate, avec la Belge connection, nous avons loué une voiture pour aller voir le fameux glacier Perito Moreno. Deux raisons à cela: louer une voiture à 4 ne coûte pas plus cher que le bus. Enfin, cela permettait de visiter le glacier au lever du soleil, très tôt, évitant ainsi la foule, et évitant de payer les 20 dollars d'entrée. Quand on gare notre Golf grise sur le parking, il y a déjà une dizaine de voitures: toutes des Golf grises... Visiblement on n'est pas tout à fait les seuls à avoir pris l'option location de voiture. Donc, le glacier à nous presque tout seuls. En longeant le lac qui mène au glacier on croise peu à peu quelques iceberg. Au bout, le glacier vient se jeter dans le lac, le coupant en deux, du haut de ses 60 mètres de glaces bleues. Toutes les minutes, un petit morceau de glace (la taille d'une voiture quand même) se précipite dans l'eau. Mais on n'a pas eu la chance de voir un gros sérac s'effondrer. Dommage. La vue est superbe, mais hélas, on ne peut pas vraiment s'approcher du glacier en raison d'un risque particulier: comme le glacier coupe le lac en deux, il y a une différence de niveau entre les deux lacs. La pression de la partie haute peut, parfois, faire exploser la glace et envoyer des pics de glace à toute vitesse sur le touriste imprudent. Bref, on ne peut pas quitter les passerelles qui vous font faire un petit tour en face du glacier.
Ensuite, je reprends mon petit vélo et quitte pour de bon Jean Christophe et ses deux amis. Jean-Christophe préfère parcourir le sud argentin en voiture, car il juge cette partie inintéressante en vélo (pampa et vent).Une voiture me double et me montre une bouteille de bière ouverte par la fenêtre pour me faire accélérer, en me laissant à 10 mètres. Ah, c'est le dernier au revoir de Jean Christophe qui a trainé en ville. Après le régime de ces derniers jours, alcool-montagne de viande rouge, les jambes font un peu mal. Sur la route: nombre de lièvres de Patagonie, des huemuls (sortes de biches), et des nandous, ces petites autruches. Les pauvres sont prises de panique à mon approche, et se mettent à courir en essayant de fuir loin de la route: elles se heurtent alors au fil barbelé, se remettent à courir, se re-cognent dans le fil barbelé, ainsi pendant une minute, jusqu'à épuisement: la bête s'arrête, je la double, elle arrête de paniquer. Satanés barbelés...
Je me retrouve dans une problématique totalement nouvelle: en pleine pampa, il devient impératif de trouver un endroit pour planter la tente à l'abri de ce vent totalement dément . Le premier soir, après une journée vent de dos, je trouve un abri derrière un gros tas de caillou. Le second jour, le vent se met à souffler de face ou trois-quart face, d'une violence inouïe: je roule à 10 km/h. Mais parfois à 6. Parfois je dois m'arrêter, pris dans une bourrasque de petits cailloux. Le vent, tel un adepte de sumo, me pousse parfois tellement fort qu'il me fait changer de direction, traverser la route et valdinguer dans l'herbe. Heureusement il n'y a personne. Parfois, en pleine ligne droite, sur les cailloux de la piste, je dérape à cause du vent qui me déséquilibre. Et, au-delà de l'effort consenti, on s'èpuise vite: yeux, narines et gorge explosés, Ushuaïa semble parfois bien loin. Le midi, un rocher miraculeux en pleine pampa me permet de me reposer à l'abri du vent et de mettre le réchaud en route. A ce moment là, j'ai enfin une réponse pragmatique à tous ceux qui me demandent pourquoi je voyage seul: derrière ce rocher, il n'y a de place que pour un. On serait deux, on s'entretuerait pour avoir la bonne place. Après une bonne pause où je me remonte le moral comme je peux, genre "le vent va se calmer", je repars dans les mêmes bourrasques. En milieu d'après midi, je rejoins la route principale: trois maisons providentielles sont à ce carrefour. Je sais que c'est ici que je peux poser la tente à l'abri du vent, alors ma journée s'arrête là. De toutes facons je suis mort. L'activité du village fait dans le style bolivien: trois ou quatre badauds, le regard perdu dans la pampa; il y a un garage, avec un type qui démonte un pneu de voiture: problème, le garage n'a rien pour regonfler les pneus! Voilà le garagiste qui me demande ma pompe de vélo pour regonfler le pneu de voiture...
Un vieux me conseille d'aller planter ma tente derrière les 10 seuls arbres que j'ai vu de la journée. Ces arbres poussent, non pas verticalement, mais en diagonale, direction le Nord-Est. Et, derrière, c'est vrai, je suis complètement à l'abri, un vrai bonheur. Je demande au vieux: "ca souffle plus fort que d'habitude aujourd'hui,non?" Haussement d'épaules: "non... c'est comme ca tout le temps... mais ca peut être pire..." Moi: "mais là, il est Sud-Ouest. Il est pas Nord Ouest parfois?" Le vieux: "ah non, ici le vent est toujours Sud Ouest". Merci vieux, me voilà réconforté, en tous cas j'ai mon programme de demain. A 21 h, je m'endors dans un coma profond avant d'être réveillé à 22h par des bruits de pas. Je sors vite fait de la tente: des boeufs! une dizaine! En me voyant surgir, ils partent au galop. Je pense être tranquille. Mais ils reviennent, et l'un d'eux se rapproche l'air menacant. Okay, je suis pas près de dormir. Je lui balance une pierre: dans le cou. Il bouge pas, et se met à souffler et taper du pied. Derrière, des boeufs se jettent l'un contre l'autre la tête la première, corne contre corne. Bon, ca n'a pas l'air d'être juste ces pacifiques vaches qui s'effraient à mon passage en vélo. A mon avis, je suis puni par le Dieu des vaches pour avoir ingurgité un demi-kilo de vache grillée tous les soirs à El Chalten. Je prend une pierre beaucoup plus grosse et hésite à lui jeter dans la tête, mais j'ai peur de déclencher une guerre homme-boeuf. Je trouve une grosse barre de fer rouillée et marche vers le boeuf en brandissant mon arme pour l'impressionner: la bestiole ne bouge pas et souffle toujours. Ok: marche arrière, je me résouds à plier la tente fissa en gardant un oeil sur la bête malcommode, une grosse pierre à portée de main. Pour le coup, je ne suis pas très fier. Dans un voyage précédent, me faire déloger par un puma ou avoir des ours qui reniflent ma tente avec moi en boule dans mon duvet, je trouvais ca classe. Mais se faire déloger par des ruminants... c'est moins classe. Limite la honte. De nuit, je me retrouve donc sur la route, me guidant à la frontale, à la recherche d'un autre abri du vent. Heureusement, un km plus loin, je tombe sur une carrière abandonnée, le coin parfait pour planter la tente à l'abri.
Le lendemain, j'arrive à Puerto Natales, en bord de mer. Pour moi, le plus dur est fait: si la logique est respectée, je devrais désormais avoir le vent dans le dos, sauf les 100 derniers km avant Ushuaïa. Le parc torres del Paine est là, les jolies montagnes sont de retour: demain, je pars faire le tour du parc, avec quelques randos bonus, 5 ou 6 jours de trekking avec le plus gros sac à dos trouvé. Le Tour des Torres del Paine est un grand classique du trekking, beaucoup d'agences de voyage le proposent avec guide, et des gens viennent en Patagonie juste pour faire ce trek. Les topos le vendent comme quelque chose d'extrêmement sauvage et un peu aventureux, mais je viens de croiser un couple de savoyards qui ont jugé le circuit un peu monotone, trop fréquenté et beaucoup trop facile: "en vtt ca serait plus marrant". donc, je vais voir cela de plus près.
P:S: Finalement pas de photos suite à problème de disque dur: ce sera donc pour plus tard...
Depuis Villa OHiggins, une sacrée journée nous attendait. Levé à 5h du mat, je fais les 7 km de piste qui permettent de rejoindre le bateau. Un par semaine, faudrait pas le rater pour une sombre histoire de réveil! A 7h, le bateau part pour 3h de croisière bien sauvage, au milieu des glaciers. Le bateau ravitaille une cabane: à flanc de montagne, en un lieu impossible d'accès, un homme vit là avec son chien et recoit chaque semaine sa nourriture par bateau. Bien sûr, comme partout, il a quand même pris soin de poser du barbelé! Sur le bateau: des backpackers et 7 cyclistes. Arrivés de l'autre côté, les formalités douane chilienne effectuées (leur moyen de locomotion: un tracteur...), on attaque les 500 mètres de dénivelée qui mènent à un col. On est en pleine forêt, au milieu de nulle part, c'est génial! Ensuite, une pancarte "bienvenue en Argentine, et la fin de la piste en guise de comité d'accueil: Désormais, on va faire du sentier.
Depuis ce col, la vue sur le Fitz Roy, au fond de la vallée, avec le lac que l'on doit rejoindre en premier plan, est absolument sublime (promis je mets des photos bientôt), "on a la pire vue" comme on dit en Belgique!
On croise des anglais en vélo qui viennent de monter ce qu'on va descendre: "là-bas, c'est l'enfer", nous assurent-ils. Le problème de cette région, c'est que le sol est complètement boueux. Il faut donc porter le vélo enterré dans la gadoue, passer dans des mares, traverser des ruissaux. Pour ma part, avec mes sacoches attachées avec des bouts de ficelle, il n'est pas question de faire ce que font les autres: démonter les sacoches, porter le vélo, puis revenir chercher les sacoches. Une seule solution: passer avec le vélo sur d'etroites passerelles en espérant ne pas le faire tomber dans l'eau, et, le cas échéant, passer dans les ruisseaux en mouillant les sacoches. D'une façon générale, avec Simon l'anglais et Jean-Christophe le Belge, on y va comme des abrutis, sans considération pour le matos. Un impératif: récupérer le second ferry qui part à 6h du soir. Du coup, un arceau de ma sacoche de guidon, tordue depuis une chute, se casse: je ne vais bientôt plus voir assez de ficelle pour mon vélo! Hallucinant, plus rien ne tient sans ficelle. Finalement, on arrive à prendre le ferry, tout comme les autres cyclistes. La douane argentine y est du même accabit que son homologue chilienne, mais ici ils n'ont même pas de tracteur, pfff... A 7h du soir, on arrive enfin sur la vraie terre ferme. Les autres s'arrêtent ici pour camper, mais Simon est pressé, il doit bientôt reprendre l'avion depuis Santiago. Alors, on décide avec Jean Christophe et Simon de continuer jusqu'à El Chalten, au pied du Fitz Roy, pour fêter dignement son départ. 37 km de piste, mais il fait jour jusqu'à 22h30... On est morts de faim mais on trace! Avec Simon, dans un pur esprit de compétition, on fait la course pendant une bonne heure. Les vélos valsent dans tous les sens, je pète définitivement ma sacoche avant, ma tente et mon manteau valsent sur la piste à cause de la vitesse, je ne me rends compte de rien, la tête dans le guidon, mais Jean-Christophe, derrière, ramassera les morceaux. Quand avec Simon on se relève, c'est le match nul: j'ai jamais rèussi à le semer, ni réciproquement. Le temps de retrouver ma tente et mon manteau, on est repartis en hurlant "steak steak syeak! wine wine wine!" et on déboule à trois comme des cow-boys dans le petit village d'El Chalten, à 9h30 pour une bonne soirée viande-vin, avant d'aller planter la tente à 1h du mat.
Dans la vie, Simon bosse pour un tour-operator anglais, et je l'envie énormément: son travail consiste à skier à Courchevel, ou toute autre station classe en Suise ou en Autriche, avec de riches anglais qui l'invite le midi à table à boire du vin à 150 euros la bouteille. Il ne donne pas cours, il se contente de se ballader avec ses clients, généralement de bons skieurs qui s'imaginent qu'aller à l'autre bout du domaine skiable de Courchevel est une aventure qui nécessite un guide, anglais bien sûr. Par aileurs Simon a réparé les fuites de mon réchaud à essence en 1 minute avec du sac plastique: j'avais eu la même idée, sauf que j'y avais mis moins de conviction et d'adresse.
Quant à Jean Christophe, le type est hors-normes, nombreuses histoires passionnantes à écouter, et une sociabililsation hors du commun. Acheter son pain avec lui prend vite une heure, car il a tôt fait de partir dans une conversation paysagère ou politique avec le boulanger et les clients. Le type cool et ouvert, le compagnon de voyage idéal.
Après le départ de Simon, les jours suivants furent beaucoup plus décontractés, consistant, dans une auberge de jeunesse, à adopter le rythme de vie argentin: on se lève bien tard, petite rando, et grosse soirée viande-vin. Une concentration franco-suisso-belge assurait l'essentiel de l'ambiance.
El Chalten se considère comme la "capitale argentine de l'andinisme". En réalité, les sentiers ne vont pas bien loin et sont vraiment tout public. Mais le paysage est vraiment sublîme, avec ces deux pointes élancées, Fitz Roy et Cerro Torre, qui restent longtemps illuminées le soir avec ces couchers de soleil australs qui n'en finissent pas. Il paraît que le Fitz Roy ne sort des nuages que 60 jours par ans, car la météo est peu amène dans ces contrées. Pour notre part, ce fut le grand bleu pendant 5 jours...
Après 5 jours ici, les sentiers ayant été épuisés, je repars en vélo direction El Calafate et son fameux glacier Perito Moreno. Jean-Christophe, accompagné de ses amis belges, préfère y aller en bus: je les retrouve donc 2 jours plus tard, après 2 jours de Pampa insipide et de vents violents. Des avions passent au-dessus de ma tête en direction de l'aéroport d'El Calafate, les bus filent en me frôlant pour ne pas avoir à ralentir, je retrouve tout le tourisme de masse oublié depuis si longtemps. El Calafate a tout de la mauvaise ville touristique. La rue y respire le toc et le commerce. On peut louer des quads pour 15 euros de l'heure, pour aller frimer en ville, et tout ce genre de choses. Au fond, il n'y a rien à y faire à part aller voir le glacier: la ville offre donc toutes sortes d'activités idiotes pour que le touriste puisse rester un peu plus longtemps et dépenser un peu plus. Par exemple, notre auberge se trouve à côté d'une "réserve écologique" payante bien sûr: en fait, c'est un bout de pampa avec fil barbelé, en bordure de lac. Une arnaque, quoi. Quant à internet, c'est 3 euros de l'heure: à ce tarif, vous comprendrez je l'espère que j'ai écrit à toute vitesse, sans aucune préoccupation concernant la finition, et que je vous abandonne instamment à votre vie quotidienne.
Demain, après visite obligée au Perito Moreno, à l'aube car paraît-il à 5h du matin c'est magnifique et gratuit, je grave les photos de Jean-Christophe et, promis, je vous abreuve de photos.
Mon départ de Coyhaique a connu quelques ratées. Après 70 km, le midi, j'ai cassé mon pédalier: bon, depuis 3 mois il faisait un petit craquement qui m'avait un peu inquiété au début, et depuis je m'y étais habitué comme une petite musique. J'avais fini par attribuer ca à de la saleté venue se foutre dans les roulements. Je me retrouve donc au bord de la route, faisant du stop en attente d'improbables voitures pour rentrer sur Coyhaique, me demandant, à nouveau, si c'est réparable, si je pourrai repartir. Après 3 heures d'attente dans le froid, je chope enfin une voiture et retourne à Coyhaique. J'ai de la chance d'avoir cassé cette pièce près de la seule ville du coin, près du seul magasin de vélo existant à 500 km à la ronde: en 1h, ils me changent l'"ojo motor", 20 euros. C'est bon, le lendemain, je peux repartir de Coyhaique l'esprit tranquille.
Le lendemain, c'est une nouvelle partie de la carretera australe qui commence: la pluie et le froid, c'est fini. Et quand le soleil tape, il tape: plus de 30 degrés, et ca commence de bonne heure, car le soleil se lève à 5h et se couche à 22h.
6 jours et 550 km plus tard, j'arrive à Villa O'Higgins, c'est la fin de la piste. Bilan: cette piste est une tuerie. Au sens propre: les pentes sont vraiment effrayantes. J'ai croisé pas mal de cyclos qui passaient les côtes le vélo à la main. Certains me disant: "apres, il y a une côte, c'est au moins du 60 pour 100..." Bon, se dit-on, ils exagèrent un peu. Certes, mais parfois c'est vraiment impressionnant. Dans une descente, notamment, je me suis retrouvé à m'exclamer: "ah, les tarés, les tarés..." pensant aux inconnus qui ont tracé la psite en se disant "là, tout droit le long de la cascade, ca doit passer...", la montée en lacets n'étant utilisée qu'en dernier recours quand vraiment il faut passer une falaise. Quant à moi je me demande: "oufff... j'aurais du penser à ammener la corde, le baudrier... faut descendre en rappel, là... "
C'est aussi une tuerie niveau paysage, ses glaciers ses forêts, je vais pas vous refaire le topo, mais sous le soleil, ca rend quand meme mieux niveau esthétique.
Beaucoup de cyclistes croisés ou doublés: Cette carretera australe est un classique, beaucoup partent de Santiago ou Concepcion, et finissent leur voyage à Villa OHiggins. Beaucoup sont à côté du vélo, aussi. Et très peu de voitures. Les villages sont de plus en plus petits et espacés, et l'on arrive finalement à Puerto Yungay, deux baraquements militaires, une boutique et un bateau. Je demande de l'eau aux militaires et leur demande courtoisement ce qu'ils foutent là. "on contrôle la route". Regard à gauche, regard a droite: y'a personne. 3h que je suis là, et on est entre nous depuis tout ce temps. Bon... ben... bon boulot les gars... A 6h du soir, je prends le "ferry" qui, deux fois par jours, traverse le fjord ou le lac? On est deux sur le bateau: un camionneur, et moi. C'est dire si la piste est fréquentée. Ce ferry est gratuit, service public, et dessert un seul bled: Villa OHiggins, 100 bornes plus loin. Arrivé sur l'autre rive, je me sens presque tenté de planté la tente sur la route, tant je suis sûr qu'il n'y aura personne. 2 petits cols, une vallée encaissée, le paysage s'ouvre: j'arrive à Villa OHiggins presque ému, tant cette piste difficile et magnifique m'aura plu. De plus, on arrive à la fin de la piste, dans un cul-de-sac, ca donne comme un sentiment d'achèvement à cette partie du trajet.
Villa OHiggins, 2000 habitants?, vivant en autarcie complete. Ici, ils ont encore la mentalité de pionniers, de colonisateurs de contrées inconnues du genre humain. La supérette vit dans l'attente du prochain ravitaillement de fruits et légumes. "demain... ou dimanche... on sait pas trop...". Ici, les gens sont super-courtois, très agréables, très tranquilles. On prend le temps de vivre. Pour les gosses: jusqu'à 14 ans, la commune assure la scolarité. Ensuite, pour le lycée, ca se complique: ca se passe à Coyhaique, 550 km, 1 jour et demie de transport: autant dire qu'on ne rentre pas à la maison pour un week-end. Le choc culturel pour les gosses: passer de Villa OHiggins, et les 3 gosses du meme age, à Coyhaique et ses 50 000 habitants.
Derriere Villa OHiggins, caché par les montagnes, se trouve le "champ de Glaces du Sud", un énorme réservoir à glace qui s'étend sur des centaines de km, alimentant en glaciers tous les parcs argentins, du côté du Fitz Roy, du glacier Perito Moreno et des Torres del Paine. Je sais pas si c'est le plus gros glacier du monde, mais vu la place que ca prend sur la carte, je pense pas qu'on puisse trouver plus immense en Amérique.
Alors, Villa OHiggins, un cul de sac? Pas tout à fait. Tous les samedis matins, un bateau traverse le lac qui permet de se diriger vers la frontière argentine. Au-delà, 10 km de piste au milieu de la forêt, et le poste-frontiere. Ensuite, il n'y a rien: juste la forêt, et un sentier, avec des passages où il faut porter le vélo, puis les sacoches, en plusieurs allers-retour. Après un col, on arrive en Argentine, il reste 17 km de sentier, ou alors on peu prendre un bateau argentin qui permet d'éviter ce sentier. Au bout du lac, une piste, et 50 km plus loin, El Chalten, le retour dans la civilisation, le retour sur le parcours touristique traditionnel. Bref, pour sortir d'OHiggins: le purgatoire, le passage du Styx et la rédemption. Apres, on retrouve des supermarches, et meme de l'asphalte. J'adore ce passage qui a cette odeur de confins du monde. Pour moi, l'arrivée à El Chalten va signifier le début d'une autre phase du voyage: le trip trekking! Il fait beau, je vais pouvoir me lâcher sur les sentiers qui entourent le Fitz Roy, puis sur le circuit des Torres Del Paine. Désormais, mon temps sera partagé entre la route, peu piégeuse mais ventée, et la marche.
Quant à moi, si je me suis dépêché d'arriver, c'est que je ne voulais pas rater le ferry: rester une semaine à attendre leprochain, ca m'aurait pas plu. Il y a donc toute une poignée de cyclistes qui campe ici depuis quelques jours dans l'attente du bateau: ca fera une joyeuse troupe dans la foret, à la frontière. Je passe ma journée avec Jean Christophe, le Belge, qui, ensuite, remonte au Venezuela plutôt qu'en Colombie, "parce que je veux finir mon voyage chez Chavez qui fait des choses bien plutot que chez ce salaud d'Urribe". Meme si je partage pas l'analyse politique, j'adore ce genre de mentalité: ce type va faire 1000 bornes de plus par conviction politique. Ca parait dérisoire, mais ce qui est beau, c'est cela: il se crée sa propre mythologie, sa propre symbolique, et accorde une importance fondamentale à ses valeurs, à ce en quoi il croit. Chacun, avec son voyage, met en place une étape de son itinéraire personnelle, de sa biographie.
Ensuite, Simon nous prépare sa version bien à lui des spaghetti bolognaises: tomate, oignon, carotte, viande hachée, origan. Et chocolat. Chocolat? ouais, vous avez deviné, Simon est Anglais. C'est pas mauvais par ailleurs! et original! Jean Christophe et lui se sont improvisé une canne à pêche: bonne chance les gars...
Avant de repartir de Barriloche, j'ai d'abord subi un petit intermede musical de 3 jours. Appelons-le ainsi:
DOUANES STORY
Oui, car en arrivant a Barriloche, je pensais, enfin, retrouver de precieuses chambres a air, celles que j'ai ayant la facheuse manie de se degonfler et de percer quotidiennement. Il m'a fallu une journee pour comprendre que les chambres á air envoyees de France par mes parents n'arriveraient pas au camping, ni meme a la Poste, mais a la douane. Alors soit, allons a la douane, et attendons que la douane ouvre ses portes deux jours plus tard (la douane ouvre deux matinees par semaine). Lá, je decouvre que la douane ouvre systematiquement chaque colis, il faut faire la queue, la porte ouverte assurant la plus stricte confidentialite sur les colis de mes predecesseurs, avec paiement des droits de douane en liquide sur le bureau du seul agent.
Quand arrive mon tour: on m'apprend que mon colis n'est pas la et qu'il n'arrivera vraisemblablement pas avant 10 jours. Mais ca peut etre 20 jours. Ou un mois... Probléme de poste? Non, probleme de douane: la douane prend son pied a ouvrir tous les colis un par un, mais comme Gaston Lagaffe, elle a un retard monstre avec le courrier. Seulement voila, ce n'est pas le courrier des lecteurs et j'ai un besoin urgent de mes chambres a air. Le douanier, impuissant, me montre d'un geste theatral d'immenses sacs postaux en attente d'etre depeces, et de vieux colis laisses a l'abandon sur une etagere, la ou finiront mes chambres a air. "revenez lundi" (on est mercredi). C'est ca... Je n'ai plus qu'a continuer ma route. Je songe a les appeler plus tard pour, eventuellement, aller chercher mes chambres a air en bus si elles n'arrivent pas trop tard. "ah non, on n'a pas le telephone". Le service public, quoi. Alors, moi, douanier de mon etat, je le dis: la douane m'emmerde. La bureacratie est une plaie. Vive la mondialisation! Des societes comme Fed Ex ou DHL vous envoient des colis a l'autre bout du monde en moins de deux jours, vive le 21e siecle! Mais une administration kafkaienne a la motivation negligente garde le colis dans ses greniers trois semaines et vous recevez votre colis aussi vite que s'il etait envoye par bateau a vapeur: vive le 19e siecle. Apres ces trois jours de perdus et de nombreuses imprecations lancees contre les bureaucraties du monde entier, je repars donc direction le Parc de Los Alerces, avec mon habituel programme shadokien de pompage.
ET ON REPART
A partir de Barriloche, je sais que jusqu'a la fin de mon parcours desormais, je vais essentiellement me farcir de la piste, avec de rares passages goudronnes. Cote argentin, le PArc de Los Alerces m'offre, a nouveau, son lot de rivieres et de lacs perdus dans la foret, avec de beaux glaciers. Le tout sur une piste suffisamment mauvaise pour que tous les touristes aient deserte ce coin. Mais l'atmosphere a change: desormais, il pleut, et les pentes sont de plus en plus rudes. Je passe la frontiere chilienne sous la flotte et dans le froid et avec ce bon vent d'Ouest de face. Je redescends au niveau de la mer, et rencontre un premier fjord , etroite vallee glaciere aux eaux turquoises, qui se perd au loin entre les montagnes enneigees jusqu'a la mer.
Desormais, je suis sur la CARRETERA AUSTRALE, cette piste chilienne qui traverse le sud du Chili plutot sauvage. Ici, on vit comme sur une ile. Cette partie du Chili est coupee du reste du pays par la mer, il faut donc passer une journee de bateau depuis Puerto Montt. Et, alors que le reste du pays est relativement homogene, avec quelques plaines, etc..., ici, ce n'est qu'un dedale de montagnes escarpees, de glaciers, de forets. Cette carretera australe, qui court sur un millier de km, est elle meme entrecoupee de fjords qu'il faut traverser en bateau. Les gens circulent peu, car le seul axe de communication est cette piste forestiere, etroite, et dont la pente approche parfois les 20 pour 100. La carretera australe commence á El Chalten, une ville-fantome depuis Mai, car le volcan El Chalten, apres 900 ans de sommeil, a fait irruption et envoye ses coulees de boue ensevelir la ville. Par ici, la nature n'est pas vraiment une copine...
Le veritable ennemi du cycliste, ce n'est pas la poussiere, la chaleur, les pistes, les insectes ou le vent. Non: c'est la pluie, quand elle dure plusieurs jours. On est trempe, la tente aussi, les fringues aussi, le duvet aussi... tout finit par devenir humide, puis boueux. Les affaires chaudes deviennent affaires froides. Et, douche ou pas douche, on se met a sentir le petit poney. Rien a faire, une malediction. Je renonce une premiere fois a camper lorsque, dans un trou pomme, je demande "par curiosite" combien coute la chambre chez l'habitant: 7 euros la nuit, avec petit dej inclus, cafe a volonte, la tele aux 100 chaines thematiques, le canape pres de la cheminee... Bon, il n'est que 2h de l'apres midi, mais... Ca, ou un improbable campement dans une clairiere humide, alors qu'il pleut des cordes? Aaaallez Florent, arrete de faire ton gitan. Hmmm au chaud... Dans cet alojamiento je retrouve un autre francais rendu depressif par la meteo. Il a eu l'idee courageuse de faire la carretera australe en bus. Le probleme, c'est qu'il n'y a pas vraiment de lignes longue distance. Alors, apres un premier saut de puce de 50 km le premier jour, il doit attendre 4h de l'apres midi le lendemain, pour faire 70 km. Ses tentatives de stop se sont revelees infructueuses: les conducteurs ne vont jamais bien loin.A cette allure lá, il va passer ses deux mois de vacances d'une facon extremement champetre et je vais arriver avant lui á Ushuaia!
Un mot sur les Chiliens. Je ne sais pas si c'est la meteo, mais compare a l'argentin, le chilien est quelque peu neurasthenique. Pour les tennismen: rappelons-nous les joueurs chiliens. Rios, Massu et Gonzales, leur exuberante jovialite sur le terrain. Ben, c'est un peu le standard chilien. Exemple: "oooola!" Reponse: "..." (signe de tete). Je demande mon chemin. Reponse: "..." (geste theatral qui indique le bon itineraire). " Ah, merci beaucoup. Ciao" Reponse "..." (signe de tete, sans sourire). Voila le genre de communication courante.
Le lendemain matin, au cours d'une de ces descentes bien raides et boueuses, mon velo fait une embarde a gauche, une embardee a droite, mesentente, mon velo par a droite, moi je prends a gauche, et on tombe tous les deux. Pour moi: veste arrachee et le coup de la petite escalope entre la fesse et la cuisse. JE boite un peu pour quelques jours. Pour le velo: sacoche avant tordue et... malediction, mon appareil photo est casse. En fait, j'avais bousille le premier juste avant Barriloche, faux contacts sans doute dus a ce genre de chute. J'en avais rachete un apres Barriloche. Trois jours apres, mon nouvel appareil photo est mort sur le coup. Fragile ces p'tites betes. Comme je ne vais pas depenser 200 euros tous les 3 jours, je decide, cette fois, d'accepter mon destin, qui veut que je finisse mon voyage a l'ancienne, sans appareil photo. Va falloir que je fasse fonctionner mon disque dur á paysages, essayer de me rappeler l'atmosphere unique de cette partie du monde. Et, pour ce qui est du blog: c'est la fin des photos. Comme dirait un commentateur tele pendant une coupure d'image: "maintenant on va faire de la radio". Donc, va falloir me croire sur parole: ce coin est fantastique, eaux turquoises, glaciers immenses couronnes de pyramides rocheuses (on croit voir le Cervin 2 fois par jours), falaises et precipices, le tout dans une nature sauvage.
Avant Coyhaique, je rejoins un couple de Polonais, Pavel et Magda. On roule ensemble dans la journee. Le midi, ils ne mangent que du pain et des gateaux, et quand ils me voient me faire cuire des pates, ca les fait marrer. Tous les cyclistes n'ont pas les memes besoins... le matin, ils avaleront juste des corn flakes et du pain... En fait, ils sont plutot lents, et montent les cotes a pied. Mais ainsi, depuis 2 ans, ils sont en train d'achever leur tour du monde!" Iran, Pakistan, Inde, Tibet... Bref, n'oublions jamais une chose: le voyage en velo n'est pas question de force physique, juste de patience. Tout le monde peut faire le tour du monde en velo. Ce soir-lá, on squatte un champ et on campe au milieu des chevaux, n'ayant pas trouve d'autre coin pour dormir, et ils me font partager une partie de leur voyage (si je vous dis que le pays ou ils ont le plus pris de plaisir, c'est l'Iran, la Chine arrivant pas loin derriere, vous me croyez?).
Le lendemain, je repars sans les attendre, car sous la pluie, ce n'est pas toujours agreable d'attendre. Aprés une derniere nuit sous l'eau, ce matin, il s'est mis a pleuvoir de plus en plus fort: a 11h, frigorifie, j'arrive a Coyhaique, la plus grande ville de cette partie australe, alors je mets la fleche, direction l'hotel, peu importe le prix, je veux du sec et du chaud et des bons films et du sucre. Encore une journee de pluie et le temps devrait se retablir...
De Junïn, je me lève accompagné d'une gelée matinale. Ce coup de froid est vraiment surprenant: la veille, je pédalais torse-poil, et là, je me retrouve avec gants et bonnets. Décidément, ce n'est pas tout à fait l'été.
Désormais les locaux sont plus typés indigène. Je suis en territoire Mapuche, et c'est bon signe: là où on n'a pas réussi à aller déloger et exterminer tous les indigènes, c'est que le terrain était trop accidenté pour cela, et que l'on a laissé tomber l'entreprise en se disant: "trop montagneux. De toutes façons c'est pas rentable économiquement. On va plutôt concentrer nos efforts sur les plaines". Bref, là où il y a de l'indien, il y a toujours de splendides montagnes.
La route entre San Martin de Los Andes et Villa Angostura, la "route des 7 lacs", est vraiment magnifique. Il faut se farcir nombre de petits raidards, mais cela vaut le coup. C'est la première fois que je ressens cela: je suis là où j'ai envie d'être. Jusque là, je me retrouvais dans des endroits où j'étais content d'être allé, mais il n'y avait jamais d'autre option que tracer sa route. S'arrêter, pour se reposer il le fallait bien: dans la poussière, en plein soleil, au milieu des moustiques, en plein vent, dans une pièce sordide d'une ville moche... Ici, tout est juste parfait pour s'arrêter: seul sur des aires de bivouac autorisé en pleine forêt, paysages magnifiques, pelouse moelleuse, le lac qui va bien pour y tremper les pieds, l'ombre, le calme, l'absence d'insectes, les oiseaux qui vous frôlent. Un pêcheur argentin vient me demander si la pêche a été bonne, car par ici tout être humain vient pour la pêche, le coin est apparemment mondialement renommé pour cela. Et j'aime le pêcheur argentin, c'est le seul qui ne hurle pas en mettant son poste radio à fond. Bref, je me sens non-seulement content d'y être allé pour voir ça, mais en plus je suis content d'y être, et je ne me soucie plus d'avancer le plus loin possible. Une après-midi à bouquiner en se laissant aller à la contemplation de la lumière déclinante qui modifie peu à peu le paysage, c'est aussi ça le voyage désormais, surtout que je suis largement en avance sur mon programme.
Mais, car évidemment, il y a toujours un mais. Le mais du jour, c'est: mais, propriété privée. Depuis plusieurs jours, je longe de grandes étendues de fil barbelé qui enserrent, quoi? des champs, des prés? non, rien. Des brousses, des forêts, des montagnes, des lacs. Ici, tout est propriété privée, la route est le seul espace de liberté. et il faut parfois ruser pour arriver à camper. Un midi, je me suis ainsi retrouvé à me faire la cuisine à 20 cm de la route, sur un pont, en plein soleil sous 30 degrés. Il y avait bien des arbres, et même une rivière, à côté: mais l'accès en était interdit par deux rangées de fil barbelé. Pourtant, il n'y avait pas d'habitations à 20 km à la ronde, ni de vaches, ni de champs, rien. Parfois, le fil de fer passe dans les rivières, au milieu des falaises, partout. Après San Martin, j'avais prévu de manger au bord d'un lac: trois lacs successifs, que l'on peut admirer du dessus, mais impossible d'y accéder: des barbelés et des clôtures en font le tour, avec de charmantes inscriptions comme "lago hermoso S.A (société anonyme Beau lac). Interdit d'entrer". Au 3e lac, agacé, je force le passage et je me mets au bord du lac, je veux prendre mon café les pieds dans l'eau! Et pourtant, on est dans un parc naturel. Les gardes du parc, sans doute avec beaucoup d'humour, on déposé des panneaux de type "zone d'observation", avec un dessin de jumelles. En effet, le tourisme se pratique avec des jumelles, puisqu'on ne peut pas quitter la route. Bon, je lirai ensuite que ces propriétés privées existaient avant la création du parc, et que l'Etat n'a pas pu les racheter. Ensuite, les choses s'arrangent, les lacs deviennent magnifiques, et libres d'accès. Le lendemain, je monte à une station de ski pour trouver un sentier qui doit me mener à un beau sommet, au-dessus des lacs. Il y a une cascade à 200 mètres, un sentier permet d'aller la voir, mais on ne peut pas s'en approcher plus: c'est sur une propriété privée. Puis, pas de bol, la station est fermée. Et alors? Et alors, la route est bloquée d'imposantes barrières, du fil barbelé partout autour. On peut pas passer: la montagne a été privatisée, il faut que la station soit ouverte, que l'on consomme la montagne pendant les heures d'ouverture des pompes à fric, sinon, circulez. Il faut s'imaginer cela: Val Thorens, entièrement barbelé et barriéré l'été. Là, ça me gonfle, je planque mon vélo dans un fourré et je passe par-dessus le fil barbelé à la recherche de mon sentier (une ballade splendide, dans la neige, les pieds un peu trempés).
Les Patagoniens ont également la passion du panneau d'interdiction. Devant une propriété avec au fond une maison dorée, entourée de fil barbelé, avec un panneau "propriété privée", on se dit: "a priori je peux pas rentrer pour aller uriner sur la pelouse". Cependant, un premier panneau enfonce le clou: "interdit d'entrer". Là, tout être humain doué de logique en tire les conséquences: je ne vais pas enjamber les barbelés avec mon fusil de chasse ou ma canne à pêche. Cependant, pour les neuneus, un autre panneau vient parfois préciser: "interdit de se promener. Interdit de chasser. Interdit de pêcher". Et, tous les 100 mètres, comme un refrain, un panneau vient vous le rappeler: "interdit de...". Le message est clair: "allez-vous en loin, très loin". Pourtant, bien souvent, il n'y a rien de rien, pas d'être humain, pas de chemin, pas de.. rien, quoi, le barbelé est juste là pour interdire les gens d'en profiter.
Et cela pose une question importante: peut-on tout privatiser? Et, le jour où il n'y aura plus d'espace public, peut-on interdire l'accès à tout endroit à toute personne? Il faudra payer pour sortir de chez soi? Enclore un champ, un pré, cela se comprend dans une logique de protection de ressources économiques. Mais enclore une montagne entière, totalement sauvage et inexploitée... Enclore une cascade... Cela paraît de la science-fiction vu de France, et pourtant, cela existe. Il faut s'imaginer la scène le jour où il faudra payer 150 euros par personne à "MontBlanc S.A" pour pouvoir accéder au sommet, et où on ne pourra plus accéder aux Dômes de Miage, parce que Florent Pagny a acheté et clôturé cette montagne avec le pognon de son dernier album. Alors méfiance! Le jour où le syndrôme patagon arrivera en France, faudra se battre!
Clairement, le fil de fer barbelé fait partie d'un accessoire dans lequel le Patagon investit énormément d'affection. L'on imagine aisément le genre de cadeau qu'un gosse recoit pour ses 12 ans: ses premiers mètres de fil de barbelé, pour mettre autour de la niche du chien, une pancarte "interdit d'entrer" à coller sur la porte de sa chambre, la chanson de l'autre Florent "ma liberté de penser", et un drapeau hippie, avec un briquet pour le brûler.
Et l'on comprend ce qui a pu séduire l'autre Florent dans la Patagonie. En grand connaisseur du partage, il a été séduit par cette idée: "je vais m'acheter ma montagne, mon lac, et ce sera à moi, rien qu'à moi! Et du barbelé partout! et des panneaux: "barrez-vous! c'est chez moi!". Alors ne l'oubliez jamais: quand vous achetez un album de l'autre Flo, en plus de commettre une faute de goût, vous participez à la barbelisation de la Patagonie.
A partir de Mallargue, c'est la montagne qui reprend ses droits. Et, pour fêter mon arrivée en territoire patagon, le vent se met à souffler, souffler, souffler. De travers, la plupart du temps, mais parfois de face à l'occasion d'un virage. Je me retrouve avec une raie qui part de l'oreille droite jusqu'à l'oreille gauche, ce qui me donne la coiffure de ce psycopathe de Barnem dans "no country for old men". Et je me dis, ouf, je suis pas rendu à Ushuaïa avec ce vent... Certaines rafales embarquent tout, poussière et cailloux, et alors il n'y a plus qu'à faire comme les locaux: on s'accroupit par terre, la tête dans les bras, et on attend que ça passe. Heureusement, j'apprendrai par la suite que c'était une tempête tout à fait exceptionnelle (une voiture s'est faite retourner par le vent dans les parages).
Alors que le vent se calme un peu, je croise Sebastian, un cyclo allemand qui vient juste de commencer son road trip. Au début, je le double presque sans faire gaffe, avant de me dire: mais au fait, y'avait un cycliste sur la route ou c'était un poteau? Non, c'est Sebastian, qui pédale extrêmement lentement, apparemment dépasser le 10 km/h n'est pas dans ses cordes. Ca me permet de relativiser sur mes chances d'arriver à Ushuaïa. Il vient de bosser 3 ans à Mendoza et fait ce voyage pour finir son expérience argentine. Et je vais de surprise en surprise dans ce voyage, je découvre des choses que je croyais du domaine de la science fiction: c'est le deuxième informaticien que je croise sur un vélo. On peut donc être informaticien et apprécier l'air du dehors? En tous cas, Sebastian n'a pas voulu partir de Mendoza à cause de l'insécurité de la ville: on voit que c'est là un sentiment totalement relatif! j'aurais été prêt à dormir dans un parc en ville à Mendoza, tant cette ville me paraissait un paradis par rapport aux villes péruviennes. On pédale ensemble une partie de l'après-midi, puis je lui dis que je vais continuer à mon rythme (j'ai envie d'arriver à Ushuaïa avant fin 2009...). En fait, il installera son campement à 500 mètres de moi, sans qu'on se soit apercus, moi caché dans le sable et à l'abri du vent derrière un passage rocheux, lui à 20 cm de la route, en plein vent (et la sécurité?).
Sebastian m'ayant dit que 10 km plus loin il y avait de l'eau, un camping, je consomme sans trop mesurer et pars de bon matin avec 2 dl d'eau. En fait, 25 km de montée, pas de point d'eau. 3 heures de vélo sans boire, et un constat réconfortant: il se passe beaucoup de temps entre le moment où on a la bouche desséchée, très désagréable, et le moment où on se sent déshydraté.
Après 4 soirs de combat à mort au milieu de ces taons au physique argentin de rugbymen, je décide de me reposer à l'hôtel. Alberto a le sens de l'accueil, il m'offre le café, internet, puis une bière, puis deux bières, puis un petit repas (charcuterie, fromage): je crois que j'ai dû lui couter plus cher que le prix de la chambre, je sais pas s'il s'en est rendu compte!
A part les insectes, un autre piège pour le cycliste, ce sont les Argentins eux mêmes, qui s'arrêtent pour vous proposer de vous emmener jusqu'à la prochaine ville. A 5h du soir, bien fatigué, le vent de face, quand un argentin vous double, s'arrête, recule et vous propose avec insistance de vous emmener, défaisant le battant de remorque du pick-up, pendant que le fiston fait de la place sur la banquette, comme s'il paraissait impossible que vous refusiez, alors vous êtes pris d'un moment de tentation, la même tentation d'abandon qui s'empare de Gasquet à chaque fois qu'il vient de prendre 6/1 au premier tour contre un obscur joueur issu des qualifications et qu'il apercoit le kiné au bord du terrain et qu'il se rappelle qu'il a vaguement une ampoule à la main. La fin de l'histoire, c'est que pour l'instant j'arrive à résister à la tentation (et Gasquet, lui conclut son match par 3 doubles-fautes).
Les Argentins ont cet accent qui rend totalement incompréhensible pour moi les discussions quotidiennes. C'est un peu comme si un ch'ti se mettait à parler espagnol. Heureusement, plus je descends vers le Sud, plus cet accent s'atténue. Mais, en revanche, plus je descends vers le Sud, plus les prix augmentent. Désormais, la vie est plus chère qu'en France! La viande atteint des prix inaccessibles, adieu asados gargantuesques, apparemment la faute aux nombreux barrages sanitaires qui empêchent d'importer de la viande d'une région de plaine vers les Andes. Du coup, ici, la viande est rare. Alberto m'a décrit des scènes dignes de l'Occupation, lorsque les locaux vont à Neuquen, la capitale provinciale, ils reviennent en planquant gigots et jambonnaux dans les valises, entre deux piles de fringue!
J'arrive désormais dans la région des lacs, vers San Martin de Los Andes et Barriloche, de magnifiques lacs de montagne, de belles rivières, de l'herbe (8oui, je suis touché par une herbe bien verte, là dernière fois que j'en avais vu, c'était en Equateur), des épineux qui n'existent que là (ne me rappelle plus le nom, qui est d'origine mapuche, donc compliqué). Par endroits, on ne sait plus si on est en Suisse ou au Sahara, les sables du Nord venant se mélanger aux neiges de Patagonie. Apparemment, je suis un peu tôt dans la saison, les sommets sont encore enneigés, ce qui remet un peu en question mes projets randonnesques. A défaut ce sera vélo-vélo! Quant à l'eau des lacs et des rivières, très pure, c'est... rafraîchissant, Y rester plus de 2 ou 3 minutes relève du challenge.
Actuellement, j'ai droit à une voiture-assistance: un couple de Suisses en 4X4, partis des Etats-Unis, je les croise tous les jours, et ils me ravitaillent en bananes et eau fraîche. Si cela pouvait durer encore quelques jours! Désormais, on se dit "à demain", et non "bon voyage".
Après une journée facile de vélo, je quitte la route 40 pour une piste qui, je me l'imaginais, n'allait pas me poser de problème. "on est en Argentine, pas en Bolivie! ici, les pistes sont bonnes!" En fait, j'ai eu droit à un traquenard de 160 km, qui m'a permis de réviser tous mes classiques: tôle ondulée, gros cailloux, petits cailloux, sable, poussière, fortes pentes... et nombreux poussages! Bref, le plaisir retrouvé de l'aventure, après les lignes droites un peu monotones de la route 40. Je n'ai pas vu une seule voiture en une journée et demie, les rares autochtones circulent à cheval. Ici, c'est le printemps, et je roule sous de véritables averses de pollen, les chenilles traversent la route par millions, j'ai bien dû en écraser une centaine, paix à leur âme. J'ai croisé la route par deux fois de tatous, impossible de les photographier! C'est le destin du cycliste: on voit tout, car on avance sans bruit, mais il suffit de s'arrêter et d'essayer d'extirper son appareil photo pour que tout le monde se barre. Le premier tatou, je l'ai coursé pendant une bonne minute, il filait sur la route, et malgré son air pataud, il avance grandement aussi vite qu'un cycliste dans le sable!
Depuis Mendoza, les montagnes ont considérablement changé. Avant Mendoza, je passais à côté de sommets à 6000 mètres totalement déneigés. Depuis Mendoza, tous les sommets andins sont encore recouverts des neiges hivernales, à partir de 2 ou 3000 mètres. La piste longe donc en permanence montagnes et volcans enneigés, pas loin, et pourtant il fait une chaleur d'été méditerranéen. Quant aux rivières, autrechangement de taille, elles ont de l'eau... bien pratique pour le cycliste imprévoyant qui s'est embourbé dans une piste qu'il pensait survoler en une journée...
Oualou, pas grand chose à raconter, mais je profite de la présence d'une connection internet!
Avec mon vélo, on a fini par se réconcilier autour d'un bon démonte-pneu. Le confort pneumatique, y'a rien de tel pour qu'un couple roule... du coup le premier jour, pour fêter ça, on a fait 200 km, terrain plat, nuageux donc pas trop chaud, pas de vent. Morne plaine, au Nord de l'Argentine il n'y a pas toujours grand chose à faire à part rouler...
Je suis sur la route 40, un peu l'équivalent de la route 66 aux Etats-Unis. Cette route part de la frontière Bolivienne et va jusqu'au Sud de la Patagonie, aux portes de la Terre de Feu. En fait, cette route, c'est plus un concept qu'autre chose. Par endroits, c'est une autoroute, à d'autres endroits, c'est juste une sale piste désertique. Bon, je ne la suivrai pas tout le temps, sinon ce serait trop simple. Mais c'est toujours agréable d'avoir le décompte des bornes kilométriques, ça donne une idée. A la borne "km 4000"· par exemple, je sais qu'il doit me rester à peu près 6000 km...
Je longe donc les Andes, mais c'est à peu près plat, de longues lignes droites sans fin dans des étendues semi-désertiques, et un bled tous les 60 ou 70 km. Les tables de piquenique, si présentes après Salta, ont disparu, et je me retrouve à manger dans la poussière. Les barbecues sur le bord de la route se font également moins nombreux, mais j'en ai quand même vu un intégré à un arrêt de bus, avec une cheminée et tout entre deux rangées de sièges, genre je suis Argentin et je vais me faire une bonne côte de boeuf en attendant l'arrivée du collectivo.
Ici, on ne vous sert pas forcément de légumes avec la viande: la viande se suffit à elle même, à la limite en accompagnement avec une côte de boeuf, on peut demander des saucisses. Du coup, la corpulence argentine s'en ressent, beaucoup ont le physique du rugbyman. D'ailleurs, il paraît qu'ils ont coutume d'appeler les Européens les "flaquitos", les petits maigres...
Il fait chaud, très chaud, et je ne me rappelais pas qu'on pouvait s'enquiller 2 litres de flotte en un quart d'heure! Et le terrain est très sec à cette saison. Régulièrement, une pancarte mentionne la présence d'une rivière, mais tout est à sec. Ce qui est bien pratique pour camper, il suffit d'aller sur le lit de la rivière et de s'éloigner un peu pour avoir le plan camping idéal. Car ailleurs, c'est vraiment galère, la seule végétation qui pousse est munie d'épines. Ici, tout est piquant, surtout les insectes. Il y a les petites mouches qui se posent de préférence dans les yeux, les taons qui piquent à travers le T-shirt, les fourmis qui pillent la nourriture dans mes sacoches, les moustiques... du coup, je ne m'attarde pas vraiment le midi, et le soir, plutôt que de me retrouver sous le soleil de plomb au milieu des insectes, je roule jusque bien tard pour pouvoir me réfugier dans la tente à l'abri des piqûres, mais transpirant à grosses gouttes. L'insecte est en Argentine ce que le chien est en Equateur et l'homme en banlieue parisienne: un loup pour l'homme... Pour le coup, après 5 jours de camping sauvage, je décide de m'arrêter à l'hôtel à Mendoza pour une journée de repos et d'achat divers. Fraicheur climatisée, à l'abri des insectes... Ca repose! Car le plus fatiguant, finalement, ce n'est pas de pédaler, c'est de subir tout le reste!
L'autre ennemi du moment, c'est le vent. Il souffle alternativement plein Nord, ou plein Sud. Donc je l'ai ou dans le dos, ou dans la tête, mais toujours à pleine puissance. Grâce à lui, avant hier, j'ai fait 225 km sans forcer. Mais hier, je l'avais à nouveau de face: comme je voulais absolument arriver à Mendoza, je me suis fait 160 km vent de face, 10h de selle en forcant bien, je suis arrivé bien fatigué.
Beaucoup d'oiseaux en Argentine, des aigles, des condors qui décrivent de grands cercle au-dessus de votre tête dans la chaleur de l'après-midi, sans doute sentent-ils en moi la bête à l'agonie, des perroquets qui volent en troupeau... et, il faut vraiment que j'arrive à en prendre un en photo, le lièvre de Patagonie, un lapin absolument ridicule, un corps de lapin, certes, mais posé sur des pattes de chien, et pas d'oreilles, avec ça. Vraiment marrant comme bestiole.
J'ai fait un détour par deux parcs naturels, Talampaya et Ischigualastu. Dans le premier nommé, on slalome dans un cañon rouge constitué de grandes falaises toutes lisses, impressionnant. Dans le second, on retrouve ce paysage lunaire de type San Pedro de Atacama. Fort joli, mais le moyen de le visiter l'est beaucoup moins. A Talampaya, le seul moyen d'y aller est en bus affrété par les gardes du parc. En vélo, on ne peut pas. Bon, ça reste une visite agréable. A Ischigualastu, les gardes organisent une visite où chacun doit suivre le guide en voiture, en cortège. En vélo? non, toujours pas, il faut prendre sa voiture et tout le monde se suit en troupeau, une trentaine de voitures à la fois. Et là, c'est vraiment lourd. Une centaine de personnes à la fois se retrouve à piétiner au même endroit, on se croirait à la Tour Eiffel. Quant à ceux qui n'ont pas de voiture (moi), il faut arriver à s'incsruster avec d'autres touristes... Bilan, plein de rencontres agréables dans ces deux parcs, et j'espère qu'Antoinette l'Argentine d'origine française, photographe, n'oubliera pas de m'envoyer ses deux livres de photos en France, ça me fera un joli souvenir... Rencontre aussi d'un couple de provençaux qui sillonnent l'Amérique à bord de leur 4X4 ammené de France, et d'un couple de français en tandem (je vias mettre le lien des quelques autre cyclistes dont j'ai l'adresse blog dans l'onglet "liens", si y'en a que ça intéresse).
Au bord de la route, on retrouve de nombreuses petites chapelles, de 50 cm de haut ou plus, en faveur de "difunta Correa", et, ce que je ne comprenais pas, un amoncellement de bouteilles en plastique autour. Première réaction: "ah, décidément, les Argentins sont aussi sales que les Boliviens". Puis, après explication, mea culpa: en fait, Correa est une martyre qui fut pousrsuivie en des temps immémoriaux par des gens que nous appellerons conventionnellement "·les méchants", elle s'enfuit dans le désert avec son nourrisson et y mourut de soif, mais le nourrisson fut sauvé. Du coup, partout, ces petites chapelles viennent célébrer la martyre, et il est d'usage d'aller verser sur le sol le contenu d'une bouteille et de laisser la bouteille en plastique auprès de la chapelle. Pas sûr que la nature apprécie totalement ce genre de dévotion, mais bon. Il est également d'usage de faire un signe de croix en passant devant, notamment les filles qui roulent en moto sans casque, sans doute pour demander à Dieu la sécurité routière. Même les djeun's qui partent en vélo à l'école le matin s'arrêtent et font une rapide prière avant de repartir. Argentins, peuple très croyant..
Et, donc, repos à Mendoza, la ville qui est le point de départ pour monter l'Aconcagua. Après bien des hésitations, j'ai décidé de ne pas le monter. Trop de matériel á louer, trop compliqué, trop long. Trop seul aussi (je ne sais même pas si j'aurais eu le droit d'y aller seul): De toutes façons, on est un peu tôt dans la saison, le sommet est entièrement enneigé jusque très bas, le col routier qui permet de passer les Andes et d'aller à Santiago était même fermé il y a encore deux semaines pour cause d'enneigement. Donc, aucun regret, et je me dis que je reviendrai pour aller le grimper au cours d'un autre périple sud-américain consacré à l'andinisme... (Fred, s'il y a des volontaires...)
Voilà, on m'a promis un peu plus de fraîcheur après Mendoza, j'ai hâte d'arriver dans la région des lacs, dans 1000 km, pour alterner le vélo avec baignades et randonnées.
En repartant de Salta, je découvre le vrai visage de l’Argentine. C’est un pays bien plus riche que je ne le croyais ,et les gens semblent tout le temps en fête. Ici, on se serre la main tout le temps (en Bolivia on ne se la serrait jamais): même quand on aborde quelqu’un dans la rue pour avoir des renseignements, la personne commence par vous serrer longuement la main en vous demandant: “tu viens d’où? Ca va?”, et ce n’est qu‘après 5 minutes de palabres qu’ils commencent à vous donner les renseignements que vous cherchez, plus un million d’autres pour au cas où. Je me sens envahi d’un sentiment de sécurité, de confort, ce n’est pas désagréable. Ah, je sens que l’Argentine, ce sera moins l’aventure, mais quel plaisir d’y vivre… Le premier soir, on arrive dans un minuscule village, on nous offre de camper gratis, près de la rivière dans un coin de champ, et on passe la soirée avec le bohème local, “pajaro” (oiseau), qui a aterri ici après avoir bien bourlingué, il est en train de se faire une maison en pierre rudimentaire, avant, peut-être d’alle vivre au Brésil. Encore quelqu’un plein d’enthousiasme et d’énergie, on peut passer la soirée à l’ecouter sans intervenir.
Après deux jours, je quitte, pour de bon cette fois, Pius et Stephen, après une soirée Asado (grillades) succulente (20 francs le kilo d’entrecôte découpé à même la carcasse…), on n’a pas les mêmes itineraires. En fait, notre au revoir est à l’image de ma vie en ce moment: je suis à côté du vélo, la jante à la main en train de faire des réparations, et je les laisse partir. Ma dernière bonne chambre à air s’est fissurée, je vais essayer les nouvelles. Pour cela, je dois agrandir le trou de la jante, au couteau, ca me prendra une heure. Sur les six chambres à air brésiliennes achetées à Salta après moult recherches, 4 sont percées avant mÊme de fonctionner… les quatre autres n’auront de cesse de se percer tous les 5km. Elles sont faites en caoutchouc friable, je ne sais mème pas comment on peut commercialiser ce genre de merde, sans doute un coup du lobby des voitures… A 100 km de Belem, 6h du matin, je me lève, pneu à plat évidemment, reparation, crevaison, reparation, puis j’arrive sur une piste à nouveau. Et ca, mes chambres à air n’aiment pas. 500 mètres, crevaison, reparation, re-crevaison, un trou dans chaque chambre à air cette fois, je n’ai plus de rustine, plus de moral, je craque, , je balance tout dans la poussière et lève le pousse, une heure pour Être pris par un ingénieur de la mine d’à côté, il me largue au “village “ le plus proche, 5 maisons, le seul bus passe dans l’après-midi mais personne ne sait à quelle heure, je le vois trop tard, il ne s’arrête pas, je devrai prendre celui du lendemain pour aller jusqu’à Belem, ou jusque je ne sais où, je suis avec mon vélo comme un poids mort à cause de cette stupide histoire de chambre à air et plus rien n’a de sens pour moi.
A Belem, je retrouve des chambres à air qui semblent plus aceptables, mais quasi-impossibles à gonfler. Je reste là toute la journée, j’ai besoin de faire un break mental après toutes ces journées de galère. Je passe mes nuits à rêver que je gonfle des pneus… je repars demain en espérant que ces chambres à air fonctionnent, je reste sceptique. Désormais, ne vous demandez plus: “où en est Florent, au fait?” , mais plutòt: “cette fois, ou est-ce que Florent est tombé en rade?”. A cette allure, je ne verrai jamais la Patagonie, ou alors en bus. Situation absurde, ridicule…
Et pour les photos, on repassera, connection très mauvaise…
50 km après la douane, je laisse à regret ma piste d’Antofagasta. J’aurais presque été assez stupide pour y aller, toujours au nom de cette foutue bonne étoile. A partir de ce point, je retrouve de la circulation, car il y a de nombreuses mines dans la région, c’est déjà ca, je pourrai me faire dépanner si je tombe en rade. J’en sius toujours à regonfler régulièrement un pneu qiu fuit légèrement, et je reste avec une épée de Damocles au-dessus de la tête.Je longe le célèbre “train des nuages”, je le suivrai jusque Salta. Un dernier col à 4500 mètres d’altitude ,et c’est la descente. J’ai l’impression que c’est la fin de l’Aventure, qu’elle est tronquée, et que le reste ne sera plus aussi grandiose. Reste que par là c’est mimi aussi, je longe de longues vallées peuplées de cactus, les moustiques refont leur apparition, je les avais oubliés ceux-là. A cause de la tempête, je m’arrête dans un petit bled paumé pour y passer la nuit. Bonne pioche: j’y reencontré José le hippie, qui dort dans sa “maison de la paix”, une ruine dans laquelle il a planté sa tente. Il passe sa journée sur un muret où il expose tout ce qu’il a à vendre: un vieux bout de peau d’Anaconda, une dent de cheval, des morceaux d’os humains et de poterie pillés sur le site archéologique voisin, , des sculptures taillées dans la Pierre au couteau suisse. José ne vit de rien, mange peu, mâche beaucoup la coca, fume beaucoup (dans un vieux morceau de pipe cassée), et prend un peu de mescaline prélevée sur l’ecorce des cactus pour les tours de fête. Il me fair visiter la ruine archéologique sur la colline, immense structure au milieu des cactus, c’st magnifique et il n’y a personne, rien n’est restauré, le sol est encombré de vestiges de temps anciens (os humains, morceaux de poteries).
Quant à José, ce n’est pas un de ces hippies indifférents à tout. Tout l’emerveille, les nuages, les oiseaux , cette montagne qu’il connait par coeur. Il connait Artaud, Rimbaud, peut parler de tennis et mème de Maradona avec un villageois qu vient l’entretenir du sujet (eh oui… je vous jure ,Maradona… je dis pas ca pour faire couleur locale). En bon clochard céleste, il a voyagé en stop dans toute l’Argentine pendant un an, avant de se faire assomer et détrousser une nuit qu’il dormait sous les ponts à Cordoba. Depius, il y a deux mois, il est venu s’installer là, en attendant de repartir. Il me file l’emplacement de toutes les communautés hippies où il a vécu et où je peux m’incruster pour la nuit sur ma route, si j’ai envie. Ca risque d’ètre parfois folklorique. Ainsi, à Epuyen, je pourrais aller dans la communauté qui vit selon le rite maya, mais là-bas, ils ne le connaissent pas sous le nom de José. Il faudra que je dise que je viens de la part de “nuit résonnante”… On finit la soirée avec son repas habituel, du vin et de la bière, mais point trop car demain grosse journée pour lui: c’est le jour de la semaine où les Tour operators passent par ce village, il pourra peut-être refourguer un de ses objets d’artisanat.
Le lendemain, à 35 km de Salta, une chambre à air rend l’âme, sous la pluie. Cette fois c’est la fin, je me retrouve à lever le pouce. Un 4X4 de touristes munichois s’arrête, et m’emmène à Salta. J’ai le blues, je ne pensais pas finir cette partie de voyage trempé à écouter de la musique bavaroise dans un pick-up.
Heureusement, le soir-mème, je retrouve Pius et Stephen, les deux cyclistes suisses avec qui j’avais déjà pédalé, arrivés par une autre route à Salta au meme moment. Je les rejoins à la casa de ciclistas tenue par Ramòn et son adorable maman, le lendemain sera consacré à la recherche de chambres à air et à parler voyage avec les collègues suisses.
Depuis Aguas Calientes, réveil difficile: pneu crevé, et les chambres à air chiliennes ne sont pas vraiment adéquates. En fait, la valve semble être faite en lego, elle n’est pas aux dimensions de ma roue, et elle finit toujours par fuir. Journée Shadock, et il pompa, pompa, tous les 5 km. A un moment, pour changer une chambers à air un peu dégonflée, je dois faire un trou dans le pneu avec un tire-bouchon ,car le système de dégoupillage de valve est dans la jante, là ca devient un peu surréaliste.
A la douane chilienne, deux types perdus dans une cabane, rien pour m’aider. Je continue, 30 km plus loin il y a la douane argentine. Et puis juste sous la frontière, c’est fini, pneu dégonflé, toutes les valves hors d’état, je n’ai plus qu’à pédaler en danseuse pour soulager la roue arrière dégonflée et espérer atteindre la douane comme ca. Pas vu d’Être humain depuis un jour et demie, et le prochain village sur ma carte est dans 90 km… Bon, j’ai 10 kg de bouffe et 12 litres de flotte, donc c’est pas la mort non-plus ,mais la bonne galère. A force de croire en ma bonne étoile, je finis par faire des choes absurdes. J’aurais dû attendre à San Pedro qu’on m’envoie de bonne chambres à air avant de partir au milieu e nulle part, c’eût été plus raisonnable… J’arrive à peine à profiter du paysage lunaire, sublime. Quand j’arrive à la douane, je sais que je n’irai pas plus loin. C’est là que je dois trouver une solution. Ils sont huit, gendarmes et douaniers, à surveiler une frontière où il passé à peu près deux voyageurs par semaine. C’est dire s’ils s’ennuient. Heureusement, ils ont de bonnes infrastructures. Quand je passe, ils sont tous scotches devant la téle, pour le clasico River plate- Boca Juniors. C’est tout juste si l’un deux se déplace pour viser mon passeport. Ils ressemblent à tout sauf à des agents de l’Etat: sandalettes, jogging, et vieux pulls rapiécés où apparait parfois un écusson décousu. Un seul a la tenue officielle qui brille: il faut dire, c’est le nouveau. Il n’est pas encore dans l’ambiance. Ils sont de service ici pour un mois, il n’y a donc personne qui repart vers la ville prochainement: je vais devoir me débrouiller tout seul pour rejoindr la civilisation ,pas moyen de chopper un 4x4.
Je parviens quand meme à m’incruster au chaud, à l’abri du vent, pour bricoler mes chambres à air. On me laissera mêne dormir dans le lit du bâtiment “misnistère de l’intérieur, direction des transports et de la sécurité routière”.
Quand je commence à creuser mon pneu avec mon tire-bouchon, je sens que j’ai quand même suscité la curiosité de deux douaniers, qui décollent de la télé pour examiner ma situation. Ca n’a l’air de rien comme ca, mais ce casse-tête présuppose de faire fonctionner son cerveau. On essaie de fixer l’embout avec un emplâtre-maison, raté. Les deux agents qui s’intéressent à mon sort, Sergio tous les deux ,sortent la jeep. On va aller dans un bled paumé, 25 km au Nord, car la légende dit que s’y trouverait l’Homme qui vendait des chambres à air. Ils me préviennent en se marrant: “on va en Bolivie!” Et effectivement, Catua a tout du charme bolivien, avec ses gosses qui traînent dans la poussière, et ses rues où une maison sur deux prétend s’appeler magasin parce qu’elle possède deux paquets de chips et 3 bouteilles de coca. Comme dans tout village bolivien, on nous promène de maison en maison pour trouver l’Homme qui vendait des chambres à air. On finit par le débusquer dans la salle commune, il fait un loto et refuse de bouger de là, pressé comme tout bolivien de faire tourner son commerce. Devant l’insistance de l’Autorité en sandalettes, il finit par envoyer sa fille. On arrive devant une porte fermée d’imposants cadenas, et la fille n’a pas les clés. Mais on est en Bolivie: il suffit de pousser la fenêtre et de passer par là .
Bon, évidemment, comme je m’en doutais, il n’y a pas la bonne taille de chambres à air. Retour au bercail, les deux Sergio se retroussent les manches: ils ne vont pas me laisser tomber! Les Argentins, surtout dans cette région pauvre et désertique , ont ce génie de la débrouille qui nous feront défaut tant qu’on n’aura pas vécu des décennies de dèche. Ainsi, la porte avant gauche de leur seul véhicule ne reste plus attachée à la voiture que grâce à une corde.
Tentative numéro un, agrandir le trou dans la jante par où passe la valve, afin d’améliorer l’assemblage. Bon, ca reste mediocre. Tentative numéro deux: récupérer une tige de valve sur une chambre à air aux mauvaises dimensions, et la mettre sur ma seule bonne chambre à air, mais à la tige de valve cassée. Ca semble aussi compliqué qu’une greffe du coeur, sur le coup: limage d’une valve pour retirer le petit goupillon, retrait de la tige en faisant une incisión derrière la valve , puis opération inverse sur l’autre chambre à air. Miracle, ca marche! Merci Sergio! Je vais pouvoir repartir!
La nuit est déjà avancée, mais on fête ca autour d’un bon mate, et outré le gout, sa valeur rituelle fait que je l’adopte aussitôt, et dès mon premier bled ,j’achèterai les ustensiles pour me faire de bons matés. On met un peu de sucre sur le maté, un peu d’eau, on aspire avec une tige en fer munie en son bout d’une sorte de boule à thé, deux gorgees puis il faut recommencer en laissant un peu infuser. Soirée passée à bavarder avec les deux Sergio et à jouer au ping pong, pendant que les autres occupent la nuit à boire du vin (sauf le nouveau, parce qu’il et nouveau), fumer et écouter des chansons argentines. Je repars le lendemain matin avec un sentiment de gratitude éternelle, je crois qu’un jour je voyagerai en faisant semblant d’être en rade, juste pour le plaisir d’être dépanné.
Pour l’heure, je dois renoncer aux 500km de ma belle piste désertique d’Antofagasta de la Sierra, département le plus dépeuplé d’Argentine avec 0,02 h/km carré et son chef lieu de 600 habitants. Les douaniers n’ont fair que me faire regretter cette piste: “pista muy fea…. Muuuucho frïo… no hay naaaaaada…” (beaucoup de froid, pistes vilaines, y’a rien, le bonheur du cycliste quoi), et essayer de regagner avec mon vélo qui boîte Salta, la grande ville du coin, pour retrouver des chambres à air.